Theatrical Scenes ("Scenettes")

 

Scènes Théâtrales  ("Scenettes")

 

Extraits du livre:

 

Le Théâtre

Genres et registres, textes et représentations

Jean-Paul Brighelli
Editions Magnard
(Bac Français) 

 

De l'avant-propos du livre :

"La première partie, intitulée "Perspectives d'études", se donne pour but de transmettre les savoirs essentiels, les connaissances indispensables à acquérir sur l'objet d'étude en question: Le Théâtre. Elle permet d'appréhender le genre théâtral dans son ensemble, depuis l'Antiquité grecque jusqu'aux mises en scène les plus contemporaines. La seconde partie de ce livre, "Pratique des textes", est un recueil contenant trente-six extraits de textes théâtraux qui ont été sélectionnés pour leur qualité littéraire et leur intérêt pédagogique. "

 

 

 

Camus - Caligula

Albert Camus (1913-1960)
Caligula, Acte II, scène 14 (1945)

Caligula : Récite-moi ton poème.

Le Jeune Scipion : Je t’en prie César, non.

Caligula: Pourquoi ?

Le Jeune Scipion: Je ne l’ai pas sur moi.

Caligula: Ne t’en souviens-tu pas ?

Le Jeune Scipion: Non.

Caligula: Dis moi du moins ce qu’il contient.

Le Jeune Scipion: J’y parlais…

Caligula: Eh bien ?

Le Jeune Scipion: Non, je ne sais pas…

Caligula: Essaie…

Le Jeune Scipion: J’y parlais d’un certain accord de la terre…

Caligula: (l’interrompant, d’un ton absorbé)…de la terre et du pied.

Le Jeune Scipion: (surpris, hésite et continue) Oui , c’est à peu près cela…

Caligula: Continue.

Le Jeune Scipion: …et aussi de la ligne des collines romaines et de cet apaisement fugitif et bouleversant qu’y ramène le soir…

Caligula: Du cri des martinets dans le ciel vert.

Le Jeune Scipion: (s’abandonnant un peu plus) Oui encore.

Caligula: Eh bien ?

Le Jeune Scipion: Et de cette minute subtile où le ciel encore plein d’or brusquement bascule et nous montre en un instant son autre face, gorgée d’étoiles luisantes.

Caligula: De cette odeur de fumée, d’arbre et d’eaux qui monte alors de la terre vers la nuit.

Le Jeune Scipion: (tout entier)…Le cri des cigales et la retombée des chaleurs, les chiens, les roulements des derniers chars, les voix des fermiers…

Caligula: …Et les chemins noyés d’ombre dans les lentisques et les oliviers…

Le Jeune Scipion: Oui, oui. C’est tout cela ! Mais comment l’as-tu appris ?

Caligula: (pressant le jeune Scipion contre lui) Je ne sais pas. Peut-être parce que nous aimons les mêmes vérités.

Le Jeune Scipion: (frémissant, cache sa tête contre la poitrine de Caligula) Oh ! qu’importe, puisque tout prend en moi le visage de l’amour !

Caligula: (toujours caressant) C’est la vertu des grands cœurs, Scipion. Si du moins, je pouvais connaître ta transparence ! Mais je sais trop la force de ma passion pour la vie, elle ne se satisfera pas de la nature. Tu ne peux pas comprendre cela. Tu es d’un autre monde. Tu es pur dans le bien, comme je suis pur dans le mal.

Le Jeune Scipion: Je peux comprendre.

Caligula: Non. Ce quelque chose en moi, ce lac de silence, ces herbes pourries. (Changeant brusquement de ton). Ton poème doit être beau. Mais si tu veux mon avis…

Le Jeune Scipion: (même jeu) Oui.

Caligula: Tout cela manque de sang.

Le Jeune Scipion: (Scipion se rejette brusquement en arrière et regarde Caligula avec horreur. Toujours reculant il parle d’une voix sourde, devant Caligula qu’il regarde avec intensité)
Oh ! le monstre, l’infect monstre. Tu as encore joué. Tu viens de jouer, hein ? Et tu es content de toi ?

Caligula: (avec un peu de tristesse) Il y a du vrai dans ce que tu dis. J’ai joué.

Le Jeune Scipion: (même jeu) Quel cœur ignoble et ensanglante tu dois avoir. Oh ! comme tant de mal et de haine doivent te torturer !

Caligula: Tais-toi maintenant.

Le Jeune Scipion: Comme je te plains et comme je te hais !

Caligula: (avec colère) Tais-toi.

Le Jeune Scipion: Et quelle immonde solitude doit être la tienne !

Caligula: (éclatante, se jette sur lui et le prend au collet ; il le secoue) La solitude ! Tu la connais, toi, la solitude ? Celle des poètes et des impuissants. La solitude ? Mais laquelle ? Ah! tu ne sais pas que seul, on ne l’est jamais ! Et que partout le même poids d’avenir et de passé nous accompagne ! Les êtres qu’on a blessés sont avec nous. Et pour ceux-là, ce serait encore facile. Mais ceux qu’on a aimés, ceux qu’on n’a pas aimés et qui nous ont aimé, les regrets, le désir, l’amertume et la douceur, les putains et la clique des dieux. (Il se lâche et recule vers sa place.) Seul ! Ah ! si du moins, au lieu de cette solitude empoisonnée de présences qui est la mienne, je pouvais goûter la vraie, le silence et le tremblement d’un arbre! (Assis, avec une soudaine lassitude.) La solitude ! Mais non, Scipion. Elle est peuplée des grincements de dents et toute entière retentissante de bruits et de clameurs perdues. Et près de femmes que je caresse, quand la nuit se referme sur nous et que je crois, éloigné de ma chair en fin contentée, saisir un peu de moi entre la vie et la mort, ma solitude entière s’emplit de l’aigre odeur du plaisir aux aisselles de la femme qui sombre encore à mes côtés.

(Il a l’air exténué. Long silence. Le jeune Scipion passe derrière Caligula et s’approche hésitant. Il tend une main vers Caligula et la pose sur son épaule. Caligula, sans se retourner, la couvre d’une des siennes).

Le Jeune Scipion: Tous les hommes ont une douceur dans la vie. Cela les aide à continuer. C’est vers elle qu’ils se retournent quand ils se sentent trop usés.

Caligula: C’est vrai, Scipion.

Le Jeune Scipion: N’y a-t-il donc rien dans la tienne qui soit semblable, l’approche des larmes, un refuge silencieux ?

Caligula: Si pourtant.

Le Jeune Scipion: Et quoi donc ?

Caligula: Le mépris.

RIDEAU

 

 

http://www.laparafe.fr/2011/02/caligula-camus-a-lathenee/